La vie d’Adèle : Morve, passion et kamasutra


À 15 ans, Adèle ne se pose pas de question : une fille, ça sort avec des garçons. Sa vie bascule le jour où elle rencontre Emma, une jeune femme aux cheveux bleus, qui lui fait découvrir le désir et lui permettra de s’affirmer en tant que femme et adulte. Face au regard des autres Adèle grandit, se cherche, se perd, se trouve…

Eeeeeet il fallait bien en parler. Ces dernières semaines, petit piéton citadin que tu es, tu as déambulé au milieu des rues couvertes d’affiches, tu as regardé la télévision, écouté la radio. Et on peut le dire : si tu as échappé à la promo de ce film, on peut dire que tu mérites une médaille. Film français récompensé par une triple palme d’or à Cannes (le réalisateur et ses deux actrices – du jamais vu !), La vie d’Adèle s’annonçait un peu comme LE film de la rentrée en France. Auréolé avant même sa sortie de critiques sur sa manière de faire (vis-à-vis des actrices/eurs, des techos…), le moins qu’on puisse est que le film d’Abdellatif Kéchiche a fait parler de lui avant sa sortie.

Pour présenter brièvement Kéchiche, on peut dire qu’il a créé l’évènement avec L’Esquive en 2004. Film qui racontait un amour entre adolescents sur fond de préparation d’une pièce de Marivaux. Venus Noire avait lui aussi fait parler de lui voilà trois ans. Kéchiche a un style cinématographique très particulier, et avant même de commenter La vie d’Adèle, il faut prévenir : Kéchiche, on aime ou on n’aime pas. Mon gros challenge sera ici d’essayer d’être objectif alors que je n’AIME PAS son style.

Il faut déjà dire que La vie d’Adèle est extrait d’une Bande Dessinée : Le Bleu est une couleur chaude (de Julie Maroh), dont Kéchiche s’est « librement inspiré ». En règle normale, cela veut donc dire que vous êtes sensé prendre le meilleur d’une Bande Dessinée pour l’adapter à l’écran, n’est-ce pas ?

Dès le départ, on peut dire que si vous avez déjà vu des films de Kéchiche, vous ne serez pas dépaysés : la mise en scène ressemble quasiment trait-pour-trait à l’Esquive. Kéchiche est un féru de la précision, qui cherche sur les visages, dans les gestes, dans les paroles, un naturel qu’il veut maximal. Autrement dit : vous verrez pendant 80 % du film des visages, des visages qui parlent, qui pleurent, qui rient, mais des VISAGES. C’est à se demander si Kéchiche n’a pas une forme d’aversion pour les plans d’ensemble…

Dès les premières scènes, il immerge dans le quotidien d’une famille de la banlieue lilloise. Et le pari marche globalement : on a l’impression de voir un documentaire, un peu dans la même veine que De Rouille et d’Os, Un Prophète ou Grand Central. Mais… Cette manière de filmer particulière, elle peut aussi avoir des travers dans lesquels tombe Kéchiche. Les discussions des comédiens n’étant pas « cadrées », sans texte déterminé, on a parfois l’impression de les voir désespérément essayer de trouver quelque chose à dire sur un sujet en particulier, et ça crée parfois le malaise. La durée du film étant de 3 heures, cela contribue à créer des longueurs qui ne participent pas à rendre le film plus « digeste ». De plus, l’absence quasi-totale de musique du film plombe l’investissement émotionnel du spectateur, et ça, c’est réellement regrettable.

Autre exemple : les scènes de sexe entre femmes, d’une intensité et d’un désir rarement aussi bien rendu à l’écran, durent pour certaines plus de cinq minutes. Ce, parfois sans que l’on en saisisse bien l’intérêt ! Quel intérêt, alors, de retourner ces scènes 50 fois ? Quel intérêt de rechercher la perfection là où l’on en fait trop ?

Le Bleu est une couleur chaude est une bande-dessinée absolument géniale, et il faut en parler ici. Ce qui la rendait géniale à la lecture, c’était cette « contamination » des sentiments, qui vous prennent aux tripes, vous les tordent et vous immergent dans l’histoire. Ce qui est logique : quand on parle d’amour, on est toujours plus sensible à de l’émotion qu’à du « visuel » froid. Et Kéchiche s’enfonce dans sa manière si typique de filmer, coupant au moins pour partie toute l’émotion que ce film pourrait dégager avec des plans différents et, surtout, une véritable bande originale. On voit Adèle en baver, on la regarde, on l’observe, mais on ne partage rien. Et c’est tellement dommage…

Le dernier point de la composition du film passant mal est à mon sens sa construction. « La vie d’Adèle, chapitres 1 & 2 » veut bien dire qu’il y a deux temps dans cette histoire, et c’est ce qui justifie ce temps si long. On pourrait le découper en un « avant » et un « pendant & après » de la relation. On a pu lire ici et là par exemple une sorte de « querelle de classes » entre Emma et Adèle, symbolisée par leurs aspirations différentes. On a pu lire qu’Adèle n’était pas si sûre que cela d’être homosexuelle, qu’elle ne sait pas trop qui elle est.

Et en soi, c’est extrêmement vrai et extrêmement faux. Il y a des différences entre ces deux personnages, que ce soit par l’âge, le vécu ou même le ressenti des parents (les parents de Emma dans le film acceptant la sexualité de leur fille là où ceux de Adèle la rejettent dans la BD – point que je trouve très con de ne pas avoir ajouté dans le film). Elles ne se ressemblent pas, ne s’assument pas forcément autant dans qui elles sont, mais elles s’aiment, et l’amour peut faire beaucoup.

L’une des forces de ce film est de merveilleusement mettre en lumière ce fait tout du long, que ce soit par le désir sexuel, par la passion amoureuse tant que par le regard des personnages (où la manière de Kéchiche sert, rendons-lui justice). Mais ce qui va détruire le couple n’est pas que Adèle ne sait pas qui elle est : c’est bien plus qu’elle a besoin d’amour, et qu’elle ne se sent pas pleinement aimée, C’est bien plus une « erreur partagée » entre les personnages qu’une tromperie. Kéchiche, ici, a l’extrême maîtrise de réussir à poser une problématique qui n’est pas si simple à traiter : comment est-ce que l’on continue à s’aimer, au fil des ans ? Sommes-nous toujours à cent pour cent dans notre relation, avec celui/celle que nous aimons ? Pensons-nous suffisamment à l’autre ? Y faisons-nous suffisamment attention ?

Kéchiche a néanmoins trop axé sur la déliquescence du couple, et le désespoir de Adèle, ne se centrant pas assez à mon goût sur la construction de la relation entre Emma et Adèle. Trop de « Chapitre 2 », et pas assez de « Chapitre 1 ». Emma est en couple ; Adèle aussi, mais ne s’assume pas ; elle est dans un environnement où l’homosexualité est complexe ; il y a la différence d’âge ; les parents de Adèle. Tout cela crée une atmosphère où le couple peut se créer mais a besoin de temps, pour faire croître le désir et lui permettre de devenir impérieux. Il a aussi trop insisté sur le regard des adolescents sur l’histoire naissante, et de manière biaisée : laissant à penser que les ados sont des homophobes en puissance là où ils se lèvent surtout contre le fait que Adèle ne s’assume pas.

Maintenant, il faut aussi rendre à Kéchiche ce qui est à César. Les actrices sont proprement STUPEFIANTES, Adèle Exarchopoulos crevant l’écran loin devant Léa Seydoux, qui tient presque un second rôle face à la place laissée à la jeune femme. On vit avec Adèle, on aime avec elle, et c’est globalement bien fait. Malgré quelques points dérangeants, le sens du détail, la virtuosité technique de Kéchiche s’impose. Beaucoup de choses impressionnent dans ce film, qui compensent les aspects légèrement négatifs que j’ai pu décrire.

La scène de dispute entre Emma et Adèle est incroyable de réalisme, de précision (on a même droit à la morve au nez de Adèle, attention !). L’ambiance créée dans le film est crédible, bien faite et intéressante. Ce qu’il faut comprendre ici, c’est que les méthodes de Kéchiche impressionnent là où parfois elles tombent à plat. Comme s’il ne savait pas se renouveler, ou bien simplement qu’il ne savait pas ce qu’il voulait ! Et c’est vraiment dommage. Mais soyons sérieux : au-delà de ces points de critique (parce qu’il en faut bien  !), ce film est simplement impressionnant de technique, bien que trop poussé sur certains aspects. Il aurait simplement mérité d’être coupé en deux films de deux heures plutôt qu’en un seul de trois heures. Il est simplement « Bien, mais pas top ! ». Si vous aimez le grand cinéma d’auteur français, allez absolument voir ce film qui est probablement l’un des (le ?) films de l’année. Si vous ne l’aimez pas, en revanche, abstenez-vous.

 

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