Grand Central : Amour, nucléaire et petites tromperies

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De petits boulots en petits boulots, Gary est embauché dans une centrale nucléaire. Là, au plus près des réacteurs, où les doses radioactives sont les plus fortes, il tombe amoureux de Karole, la femme de Toni. L’amour interdit et les radiations contaminent lentement Gary. Chaque jour devient une menace.

Sur la Croisette cette année, le monde du cinéma a assisté à l’explosion d’une nouvelle coqueluche du cinéma français :  Léa Seydoux. On a beaucoup entendu parler de la Palme d’or reçue conjointement avec Abdellatif Kéchiche et Adèle Exarchopoulos pour La vie d’Adèle, film adapté de la bande-dessinée mettant en scène la découverte de l’amour et de la sexualité d’une jeune femme avec une autre femme. En attendant de voir sur pièce ce que donnera la transposition cinématographique de l’histoire de Julie Maroh (ce qui, j’dois l’avouer, me fait franchement peur…) on peut toujours pour se remettre dans l’ambiance de Cannes aller découvrir Grand Central, qui était le second film que la belle Léa présentait.

L’amour est le principal sujet de maintes histoires dans tous les arts connus. L’être humain ne peut se passer d’amour, ça, c’est entendu (sauf peut-être le lombric : j’ai un peu de mal à imaginer une vie sexuelle pour un lombric). Tout le débat au sein du monde cinématographique réside dans la manière de traiter ce sujet, de le mettre en valeur et de le sublimer. Et ça tombe bien : c’est un peu le point de départ de Grand Central, qui réunissait en plus de Léa Seydoux la coqueluche masculine du moment Tahar Rahim (Or Noir, Un prophète, La Séparation). Ils y sont suivis par Olivier Gourmet (vu notamment dans l’excellent L’exercice de l’Etat) et Denis Ménochet (que j’avais personnellement trouvé impressionnant (et il a le physique pour) dans Skylab).

Ou : Bienvenue dans le concours de celui qui ressemblera le plus à un préservatif.

Il ne se présente au départ pas comme un film d’amour. C’est avant tout un film d’hommes et de femmes, petits « galériens » du nucléaire, qui peuvent gober de plus grosses doses de radiations et gagner moins pour leur peine que les gars d’EDF. Il faut savoir que les critiques lues sont très partagées sur ce film : certains le taxant de « chiant », d’autres de « docu-fiction prolétarienne » pour ne pas les citer, quand d’autres crient au chef d’œuvre. Plutôt que de dire que les uns ont torts et les autres raison, force est plutôt de reconnaitre que dès le départ, Grand Central est un film cash. On aime ou on n’aime pas, mais il n’y aura pas de demi-mesure. Le tout est de savoir ce que l’on aime et ce que l’on attend…

Le pari de départ du film est de tenir sur deux pierres angulaires : la centrale nucléaire et le désir amoureux, que le film fait marcher selon deux processus assez similaires. Les mouvements de caméra lors des moments de déplacements, « l’électricité » presque palpable dans les moments de désir, la fusion des corps dans le sexuel, la peur conjointe entre la « dose » de la centrale et le « secret » de l’histoire amoureuse, tout est fait comme un gigantesque parallèle.

La centrale est abordée sous un aspect presque documentaire : peu de musique, des scènes axées surtout sur la sécurité drastique face au matériau qui peut tuer, la peur de la « dose » qui peut faire exclure de la centrale, et faire perdre le boulot. Le cynisme du début du film est à cet égard absolument incroyable : des petits gars du coin embauchés dans un simulacre d’entretien d’embauche (« – J’ai fais qu’un an de CAP, en fait… – Ca suffira. – Bon, en fait, j’ai fais que les trois premiers mois, au CAP… – T’en fais pas, ça suffira. »), formés à la va-vite, qui se retrouvent dans un univers extrêmement dangereux, avec pour seule protection un simili-Père, incarné avec un grand talent par Olivier Gourmet. C’est d’ailleurs une image assez paradoxale que celle de ce contremaitre qui travaille pour une entreprise qui sépare le bon grain de l’ivraie, les EDFs des prolos, mais qui pousse son équipe à s’entraider et à travailler ensemble pour que tous n’aient pas de problèmes.

Bizarrement, depuis Psychose, tout le monde appréhende un peu la scène de la douche.

Dans le cercle de cette équipe « prolétarienne » un peu franchouillarde, les amitiés se créent, des rencontres se font. Là, certains éléments un peu « bizarres » apparaissent : Tahar Rahim en « mec bien », un peu trop gentil mais incapable d’aimer, qui se prend d’amitié pour un truand qui lui a fait du tort ; Gourmet qui le prend directement sous son aile, sans questions ou prudences préalables ; Seydoux dont il tombe amoureux, et ça se sent, dès le premier regard ; certains personnages un peu caricaturaux …

C’est que dans ce film le corporel a une place prédominante sur le langage. Ca bouge beaucoup, avec des variations très infimes. C’est physique et pas psychique. Rahim et Seydoux, dans ce registre, se révèlent extrêmement bons : parvenant à produire des sensations, des impressions, d’un seul regard ou d’un simple geste mis en lumière par la caméra. On peut parler d’absence de « psychologique » parce qu’au final, peu de choses sont expliquées sur le passé des personnages, sur leur vécu, sur leurs attentes, sur leurs désirs… On suit la veine documentarisante que l’on peut voir de plus en plus chez plusieurs réalisateurs (tels que Jacques Audiard qui, curieusement, est le compagnon de la réalisatrice de ce film. Marrant, non ?). Et l’absence de psychologique, qui pourrait passer pour ce que l’on appelle chez les rôlistes du TGCM (« Ta Gueule, C’est Magique »), devient alors partiellement éclairé par le jeu des acteurs. On se lie parce qu’on en a besoin ; on aime parce qu’on ne le cherche pas ; on affectionne parce que, et parce que. Point-barre.

On en arrive ainsi aux motivations des personnages… Qui restent obscures, faut quand même le dire, quasiment tout le film. Qu’est-ce qu’elle veut, cette femme à qui il fait l’amour alors qu’elle est en couple ? Qui dévoile son corps (et quel corps, tudieu !) à son regard ? À quoi joue-t-elle ? La scène d’introduction du personnage de Karole est magistrale là-dessus. Le début du film ménage le suspense pour elle. On la devine quasiment dans une caravane, on l’entend presque avant de la voir, et lorsqu’elle arrive, c’est presque surprise, c’est instantané, comme si la nucléarisation de l’histoire avait commencé. Les jeux de Seydoux et Rahim sont impressionnants de nuance, de subtilité. Léa Seydoux est d’une sensualité incroyable dans le film (et être sensuelle sans paraitre vulgaire quand on passe les trois quarts du film en mini-short, ‘faut le faire !). On ne sait quasiment rien de son personnage, comme des autres. Mais au final, est-ce si important ? Là-aussi, le film se suit sans qu’il ne soit nécessaire de se poser trop de questions. Rapidement s’esquisse une histoire d’amour atypique, pas basée sur des évènements, sur des paroles, sur des attentions ; uniquement sur des regards, des frôlements, des effleurements. Les jeux de regards sont importants, dans ce film : et ce n’est pas pour rien que l’on dit que les yeux sont les portes d’entrée de l’âme.

Aïe. Je. Viens. De. FONDRE !

Une scène en particulier montre ce caractère presque « électrique » du physique dans ce film.  Un soir, le groupe mange, boit, chante et joue de la guitare. Et rien que dans les regards du couple qui chante, amis des personnages principaux, rien que dans leurs attitudes transite quelque chose de magnétique, d’assez impalpable. Pour dire à quel point le langage n’est pas important, quasiment la moitié du film s’écoulera avant que les deux éléments du « noyau » de l’histoire ne se disent leur nom. Rapidement, une amourette se crée, secrète, un peu coupable, empreinte de danger. Ce qui, d’ailleurs, la charge probablement le plus de désir !

Denis Ménochet, qui joue le rôle du compagnon de Karole, est encore une fois remarquable d’intensité lui aussi. C’est un acteur qui a la particularité de parvenir à être clairement masculin voire macho, tout en gardant une fragilité sous-jacente qui ne le rend pas héroïque mais simplement humain. Il est bourru, mais il est doux quoi. Il est un peu le père fouettard du film : celui qui punirait s’il savait. Et il joue très bien ce rôle de cocu plus ou moins conscient. La relation complexe qu’il instaure avec Rahim est finement jouée, passant progressivement au toxique, empreinte d’entraide voire d’héroïsme par instants.

Le film bascule progressivement dans la folie du personnage de Tahar Rahim, ce qu’accompagne très bien la bande originale du film. Une ambiance oppressante se crée, qui crée là-aussi physiquement le malaise chez le spectateur. Folie, que ce soit dans la centrale comme dans cette relation interdite avec le personnage de Léa Seydoux. Folie parce que cet homme risque tout : son intégrité physique, son intégrité psychique, son boulot, ses amitiés, juste parce qu’il veut réaliser son désir. Il le veut, quitte à basculer dans la maladie d’amour. Quitte à se faire quasiment détruire le visage, prendre des radiations à haute dose.

Oui, ceux du fond : il est CON. Mais on lui pardonne, c’est le personnage principal et c’est bien joué.

Le film s’écoule ainsi, entre le blanc de la centrale et le noir des nuits d’amour, entre les moments de paix et de fureur, avant que les accidents ne surviennent, que les atomes de l’histoire ne s’éclatent, ne se libèrent pour mieux se retrouver au final.

Il est toujours important de connaitre la raison pour laquelle on va voir un film. Est-ce pour passer un bon moment ? Pour réfléchir ? Pour déconner entre copains ? Pour déposer son cerveau ? Grand Central n’est absolument pas un film « actif », avec des cascades, des explosions, de nombreux éclats de rires. Ce n’est pas non plus une comédie française franchouillarde comme il en sort à la pelle chaque année. C’est encore moins une comédie dramatico-romantique conventionnelle, ou un film de copains de la lignée des Petits Mouchoirs. C’est un film que je qualifie d’ « ovni », entre bien des styles et des genres ; mais extrêmement bien joué et mis en scène. Du vrai bon cinéma d’auteur, en somme ; comparable à De Rouille & d’Os, notamment. De grands acteurs, une caméra nerveuse et un sujet sensible avec lequel on regarde très différemment le secteur du nucléaire français. Un bon film à aller voir si vous aimez le cinéma d’auteur, que vous recherchez un film bien pensé et bien construit. A éviter comme la peste si vous ne vivez que par/pour l’action.

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. LAMIREMY dit :

    Belle critique. Bienvenue dans l’équipe Balawan ! 😉

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  2. balawan dit :

    Merci, merci. J’en suis tout n’ému !

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